Richard Ali A. Mutu – Anne-Sophie Subilia

Modération de Max Lobé :
Mardi 4 septembre 2019


Anne-Sophie,
1- Je te laisse te présenter.
2- Que sais-tu de Kinshasa, de la RDC? Quelles images spontanées te viennent en tête?
3- Qu’attends-tu de ton voyage au en RDC? De ta participation à la Fête du livre de Kin? Qu’est-ce que tu t’imagines (à quoi t’attends-tu) en tant qu’auteurE suisse?

Ali,
1- Je te laisse te présenter.
2- Que sais-tu de Genève, de la Suisse ? Quelles images spontanées te viennent en tête?
3- Qu’attends-tu de ton voyage en Suisse? De ta participation au Salon du livre de Genève? Qu’est-ce que tu t’imagines (à quoi t’attends-tu) en tant qu’auteur congolais?

Lundi 4 octobre 2019

  1. Il y a-t-il un bruit urbain ou un bruit campagnard?
  2. Un arbre, ça représente quoi? (pensez à la vague écolo qui s’impose au monde actuellement)
  3. Quelle est l’histoire de vos noms? Comment les portez-vous?
  4. La Suisse (Genève, siège de la Croix rouge) est-elle vraiment le grand médecin du monde?
  5. Comment se fait la rentrée littéraire en Suisse, en RDC?
  6. Que pensez-vous de ce vidéogramme?

 

 

Le 30 septembre 2019 :

Cher Ali,

Désolée d’avoir mis autant de temps à vous écrire! J’étais en voyage en Arménie, sans mon ordinateur et trop imprégnée par ce pays pour me plonger dans notre correspondance. Mais maintenant que je suis de retour chez moi, à Lausanne, je me sens prête et suis heureuse de commencer ce dialogue pour apprendre à nous connaitre.

A dire vrai, j’ai tout à apprendre sur votre pays et son histoire. Je ne suis encore jamais venue en RDC. Mon père nous a beaucoup emmenés en voyage mes frères, ma mère et moi lorsque nous vivions encore tous à la maison. Nous avons voyagé au Kenya, aux Comores, au Zimbabwe, en Afrique du Sud, en Egypte, dans certains pays du Magreb. Plus tard, je suis allée marcher dans le désert saharien, en Libye et en Mauritanie. Mais de l’Afrique centrale et, en particulier de la RDC, j’ai tout à découvrir.

J’ai presque honte de le dire, car mes références sont minuscules. Certaines images qui me viennent à l’esprit sont empruntées à un film que j’avais vu quand j’étais enfant, Gorilles dans la brume, avec l’actrice Sigourney Weaver dans le rôle de cette défenseuse des animaux. D’après ce que je lis sur internet, l’histoire se passe dans les montagnes à la frontière entre le Rwanda et la RDC. Je me souviens surtout de la végétation humide, ces immenses forêts touffues, des bruits que font les gorilles, du sang commis pour le profit. Ce film m’avait fait forte impression à l’époque. Quant à l’histoire humaine et guerrière, là encore, je me sens particulièrement ignorante.

J’ai lu récemment le livre d’une auteure française Clara Arnaud, Au détour du Causase, Conversation avec un cheval. On pourrait croire que cela n’a rien à voir avec ce qui nous occupe, mais cette jeune femme, grande voyageuse, a notamment séjourné deux ans à Kinshasa. De son séjour dans la capitale elle a écrit un roman, L’orage, que je m’apprête à lire. Il se déroule à Kin.

Jusqu’à il y a peu, j’avais coutume de dire que je préférais voyager sans préparation pour être encore plus réceptive une fois sur place. J’aimais le fait d’arriver avec cette candeur et de la voir s’épanouir et se complexifier au gré des rencontres et des décisions à prendre. Je voyageais essentiellement à l’intuition, et je trouvais délicieux de laisser mes sens et les surprises du chemin construire le voyage. Je crois avoir un peu changé. Désormais, j’aime me préparer, en lisant, en écoutant de la musique, en regardant des films de toutes sortes, en faisant des recherches pour laisser le voyage infuser en moi avant qu’il n’ait lieu.

J’aime quitter mon pays. Être en état de découverte, les radars et l’esprit à l’affût de tout. Il me semble devenir plus créatrice. J’espère toujours parvenir à cultiver cette faculté dans mon propre pays, mais je constate que cela s’émousse rapidement. Parfois je le dédaigne et je me moque de nous, les Suisses. Nous vivons dans un pays hyper sophistiqué et nous ne sommes pourtant rarement satisfaits ou contents.

Je suis de nationalité suisse par mon père et belge par ma mère. Pour moi c’est une réjouissance d’être de deux cultures. Ma mère, qui est native de Charleroi, est venue en vivre en Suisse vers 23 ans. Je vais régulièrement visiter ma famille de Belgique, qui est très très nombreuse et dispersée en Wallonie. J’ai grandi dans un petit village de Suisse romande, à quelques kilomètres du lac Léman.
J’ai deux frères plus âgés que moi de 5 et 7 ans, ils sont mariés et ont des enfants. Moi je vis avec mon compagnon, nous sommes sans enfant pour le moment.
Autour de la maison familiale où mes parents vivent encore, il y a des vignes, des champs de blé et de colza, des vergers, des collines et des bois – cette campagne est en train de disparaitre, remplacée par les entreprises, les entrepôts, les routes, toute la grande économie… Pourquoi je vous raconte tout ça? Parce que je pense que le lieu où on a grandi conditionne une partie de la suite ou, du moins, est si fondateur que nous ne pouvons guère lutter contre ces images premières, primales, originelles. Elles sont fondatrices et fondamentales, et les lumières ainsi que les gestes qui sont rattachées à ces lieux premiers. Voilà pourquoi j’ai spontanément choisi de vous envoyer cette photo d’arbres provenant du jardin où j’ai grandi. L’hiver, j’ai eu la chance d’aller très tôt dans les montagnes et de connaitre la neige. Être dehors dans la nature et bouger par mes propres moyens, c’est ce qui me fait me sentir en vie. Ecrire s’articule avec ce besoin de mouvement, de contact immédiat avec les éléments et le vivant.

L’invitation à la Fête du livre de Kinshasa à la fois me réjouit et m’impressionne. Ce que j’en attends? J’espère des rencontres humaines, je m’attends à être perdue et à entrer dans un petit vertige lié à toute la nouveauté. Il y a tant de clichés sur “L’Afrique”, tant de généralités que j’aimerais éviter le plus possible de dire ou de penser. C’est pourquoi l’idée de vous écrire me fait plaisir et prend tout son sens.

Alors je vous dis à bientôt!

Anne-Sophie

 

Le 3 octobre 2019

Salut chère Anne-Sophie ;

Je t’ai lue avant-hier et j’en suis fort ravi. Je salue cette idée géniale de Max de nous mettre ainsi en contact pour nous connaître/découvrir par la voie épistolaire avant une rencontre physique que l’on attend tous impatiemment d’ici Février à la Fête du Livre de Kinshasa qui, je crois, changera d’ici là de nom ! (voilà, j’en révèle comme ça de choses qui sont encore en discussions ! Je suis vraiment quelqu’un à ne pas confier de grands secrets ! Lol). Fin, qu’importe, c’est pas pour le nom que tu viendras, sans doute, mais pour Kin ! (apocope de Kinshasa!). Pour Kin, Kin- la-belle, Kin-makambo ! Kin-mboka-ya-Nkoy, Kin-cha-sa ! (Kin, chaleur et saveur ! Ça c’est une trouvaille personnelle ! Rien à voir avec ce que veut dire Kinshasa… on y reviendra sûrement). Oui, tu seras à Kin, et je suis sur que tu vas aimer, mieux, tu vas adorer ! Bon, comme tu l’as dit, serait mieux que tu en juges de toi-même (peut-être), mais, bon, écoute, Kin c’est Kin, c’est l’accueil, c’est l’ambiance (au sens kinois du terme, ça veut dire : du mouvement, de la musique, du bruit, du klaxon, du monde, oui, du monde et de la chaleur ! ). Pour ce qui est du bruit, je dois un peu relativiser, soit, te rassurer (à moins que ça dure vraiment dans le temps) que tu arrives en une bonne période où de mesures drastiques ont été prises pour ne plus exposer la ville aux bruits : le nouveau gouverneur de la Ville vient d’interdire toute nuisance sonore ! Donc, les bruits ont vraiment baissé dans la cité en ce moment, mais, on ne sait jamais (voilà pourquoi j’ai dit : pourvu que ça dure ! Lol).

Chère Anne, non, chère Anne-Sophie (je crois que tu tiens à ton double prénom!), j’ai aimé la douceur de ton écriture. Oui, j’ai vraiment aimé. Ce qui m’a poussé, avant de te répondre, à vite jeter un coup d’œil sur ce qui est dit de toi et sur toi sur la toile. Cette idée m’est venue juste comme ça : je me suis dit, mais tiens, ce serait quand même intéressant à l’heure où le monde devient un village planétaire de placer directement le nom de mon correspondant sur son visage et savoir un peu plus sur elle en naviguant sur la toile. c’est ce que j’ai fait ! j’ai trouvé une jolie photo de toi sur la toile où tu arbores un magnifique sourire !

Bon, je reviens par le commencement, tout d’abord, sincèrement désolé en ayant d’un coup comme ça pris l’option de te tutoyer sans te le demander. Je dois quand même t’avouer, si tu permets, que ton « vouvoiement », chère Anne-sophie, m’avait mis un peu mal à l’aise. J’aimerai vraiment que l’on se tutoie aux prochains courriels, s’il-te-plaît.

Je suis Richard Ali, je sais que tu en sauras plus – comme moi – en allant sur la toile ; je me fais quand même le devoir d’essayer de me présenter avec mes propres mots. Donc, je disais, je suis Richard Ali, nom connu de tous, mais en vrai, mon nom complet est « Richard ALI A MUTU Bin KAHAMBO » (ahahah) ! Et en plus, c’est bien vrai ! Je n’invente rien ! Lol. Richard Ali n’est que la forme abrégée de mon nom, et ça s’est bien imposée. En effet, au prochain mail, je reviendrais en détail sur mon nom. j’ai une belle histoire pour ça qui peu faire cinq à dix pages.

Comme tu peux le deviner, je vis à Kinshasa où j’ai fait toutes mes études : primaire, secondaire, universitaires. J’ai un diplôme en droit public international, mais je travaille actuellement comme Responsable de la Bibliothèque de la Délégation Générale Wallonie-Bruxelles. En effet, toute petite vie n’a été centrée qu’autour de la littérature. J’ai fait le droit mais n’ai jamais mis mes pieds dans une cour de justice. La littérature est demeurée ma passion dès l’enfance (ça aussi c’est une longue et belle histoire ! On y reviendra sûrement).

J’ai écrit et publié quelques œuvres littéraires : de nouvelles surtout, en français comme en lingala. Le lingala est la langue du pays. Le pays, la RDC, est officiellement francophone mais c’est le lingala qui est la langue du quotidien à Kinshasa et dans pratiquement tout le pays. Le Congo est grand, oui, trop grand, il fait quatre-vingt fois la Belgique avec ses plus de 2 millions de km2. Je vais vérifier s’il fait combien de fois la Suisse ! Lol

C’est tout un continent dans un continent, ce pays. Évidement tu auras la chance de visiter tout ça, comme tu le fais si bien et je t’envie pour ça. Je t’envie, oui, parce que j’adore aussi voyager. Seulement, jusque là, pour ce qui est de l’Europe, je n’ai eu la chance de visiter que l’Italie et ce fut en moins d’une semaine. Tu sais t’imaginer donc comment je trépigne de bonheur pour découvrir/visiter Genève, la Suisse. Quelle image me vient à l’esprit quand on me dit « Genève » ? hmmmm la Croix-Rouge ! (oui, ça peut paraître rigolo, mais c’est vraiment ça qui m’est resté longtemps dans l’esprit…). Mais, c’est bien quand mème, je pense : le pays (je pense qu’on parle plus de Confédération là-bas, si je ne m’abuse) a l’image d’un grand hôpital pour le monde. La Suisse, ce pays qui soigne le monde ! (là je viens d’inventer).

Voilà, après cette brève et rapide introduction, je pense qu’on va approfondir prochainement sur nos démarches littéraires; sinon, on va d’abord approfondir sur nos vies et nos pays respectifs. Parler de nos festivals littéraires : la fête du livre de Kin et le salon de Genève. J’aimerai qu’on évoque aussi la situation des éditions : j’ai vu que t’as été éditée chez deux éditeurs, Zoé notamment. Je verrai si ton livre se trouve déjà à la Médiathèque de l’Institut-Français de Kinshasa.

J’ai noté qu’on était tous pris au même moment par d’autres occupations avant de venir à nos mails et répondre à l’appel de Max que je prierai de bien vouloir excuser mon retard dans la réaction. J’étais débordé par l’organisation de la Grande Rentrée Littéraire de Kinshasa 2019 : une grande foire du livre que j’organise depuis maintenant quatre ans dans le cadre de mon travail au Centre Wallonie-Bruxelles. Je pourrai t’en dire plus au prochain mail. C’est vraiment intéressant aussi comme activité littéraire aux côtés de la Fête du Livre de Kin ! Bref, maintenant que nous sommes tous dégagés ou presque, j’ose croire que les correspondances pleuvront ici et que Max y trouvera grand plaisir à nous lire ! Lol.

Là, je quitte le bureau, je te souhaite une excellente soirée, chère Anne-Sophie!

A très bientôt.

Amitiés ;

 

Lausanne, le 7 octobre 2019

Salut à toi, cher Richard Ali,

Merci de m’avoir délivrée du vouvoiement (qui est un trait culturel, mais je pense que pour la plupart de mes compatriotes, on se réjouit de pouvoir passer rapidement au tutoiement)!
J’ai eu beaucoup de plaisir à faire ta connaissance grâce à ta première lettre, traversée par une immense vitalité. Merci!

Cet email va ressembler plutôt à un télégramme car je tombe de fatigue, mais je souhaitais te le dire sans attendre un jour de plus.
Ton nom complet ressemble à une mélodie. Je me réjouis de connaître son histoire.

Pardonne ce micro message. A bientôt plus longuement!

Amicalement,
Anne-Sophie

 

Kinshasa, commencée le 28 octobre, terminée le 02 novembre 2019

Coucou chère Anne-Sophie ;

De toi, deux courriers sont tombés dans ma boîte depuis mon tout dernier. Honte à moi, car c’est dans pratiquement une semaine une semaine que je viens te donner suite. Une semaine, oui, car le tout dernier date du 20 octobre. C’est cette date qui a retenu mon attention : 20 octobre ! Sacrée date ! Quelle date ! La date qui a changé mon statut, chère Anne ; la date qui a tout changé en moi : le 20 octobre ! Et, oui, si j’avais pris du temps à vite réagir par rapport au tout dernier, laisse-moi t’avouer qu’en grande partie c’est parce que toute ma tête était focus sur cette date : le 20 octobre, date du tout premier anniversaire de mon tout premier enfant ! Vois-tu ? Il fallait célébrer ce jour, fêter cette date, faire quelque chose en famille pour qu’elle ne passe inaperçue ! Cette date est juste spéciale : il y a jour pour jour un an, je devenais papa.

Oui, ce matin-là, on m’appelait à la maternité pour me dire qu’on devait rapidement intervenir parce que le petit était déjà là, mais ne pouvait sortir par la voie basse, car son cou serait enroué par le cordon ombilical. Il fallait donc le sauver en le faisant sortir par la voie haute. Le médecin, une dame, me disait au téléphone que je n’avais pas de choix de toutes les façons, Il en allait de la vie de ces deux êtres pour qui j’étais/je suis/ je reste prêt à tout. J’avais dit, oui. Puis, j’avais bondi du lit. Vite, la voiture, la route, la longue route, je quittais Ngiri-ngiri pour Mont-Ngafula, deux communes très éloignées l’une à l’autre : c’est tout un voyage, rassure-toi.

J’avais embarqué mon frère aîné, puis ma mère, et, à trois, je roulais à vive allure, à tombeau ouvert ! Près d’1 heure de route. J’arrivais à l’hôpital, Centre Hospitalier Monkole, réputé pour la qualité de son personnel et de ses services. J’accoure à la réception, j’explique au gardien que je dois voir mon épouse qui doit accoucher ou aurait déjà accouché. Il me laisse passer. J’entre. Je vois une infirmière portant un bébé dans ses bras. Je n’y prête pas vraiment attention parce que ledit bébé m’a l’air d’être déjà assez solide, il ferait quelques jours déjà, ça ne peut pas être le mien, car celui-là, celui que j’attends voir, doit sûrement être encore si fragile, très petit, trop faible, je m’attends donc à un bébé très bébé… Je m’adresse quand même à elle, « je suis le mari de Gemima ». « Ah ! fit-elle, la dame qui venait d’accoucher ? Attendez, venez… ». Elle pénètre une pièce, dépose le bébé qu’elle avait dans ses bras dans une sorte de berceau ou couveuse, je ne sais comment l’appeler, puis, elle me dit, « entrez, monsieur ! ». J’entre. Avec un large sourire, elle me balance « votre bébé est là ! ».

J’en reviens pas. Je fais un pas de plus. Je ne dis rien. Je regarde le petit, il avait les yeux ouverts, rayonnant, il me regardait aussi, il me fixait du regard, on s’est regardé, j’avais du coup des yeux larmoyant, j’avais là, juste là, devant moi, un moi en miniature, mon fils, mon tout premier enfant, j’avais peine à y croire, j’avais des larmes, oui, de larmes ont beaucoup coulé de mes yeux, « Salut toi ! Avais-je osé. Ça va ? Tu t’appelles Kether ! Kether-phillipe ! c’est moi ton père ! Tu es si mignon ! T’es un prophète toi ! T’es un champion !… » Je me mis à dire plein de trucs à ce bout de chou qui me regardait. Me voyait-il ? j’en sais rien. Mais il me regardait vraiment. Il ne pleurait pas. Il avait juste un regard perçant, flamboyant !

Je cherchais mes traits, dans ses yeux, dans ses cheveux, dans son nez, son visage, ses mains, je le regardais, je le contemplais, telle une œuvre d’art… jour inoubliable, jour sacré, je devenais papa ! Aujourd’hui, chère Anne, le petit arrive déjà à prononcer « pa-pa ! ». C’est magique et rigolo en même temps. Oui, tantôt il me regarde et dit « pa-pa », tantôt, je sais pas s’il le fait exprès, il dit « ma-man » ! Vois-tu ? c’est magique, n’est-ce pas ? Maintenant que je t’écris ces lignes, c’est tout le film qui se refait dans mon esprit. J’ai l’impression de ressentir encore l’atmosphère de ce jour là, la musique de ce jour là, les oiseaux de ce jour là, toute la scène est encore là, et j’ai envie de me replonger dans ça, écrire tout ça, mais, est-ce vraiment le moment ? Je ne pense pas. Ça viendra, ce moment là, ça viendra. Pour l’instant, j’ai ressenti un soulagement, du fait de l’avoir écrit comme ça. Il y a comme quelque chose qui s’est dégagé et qui m’a fait du bien : le partage. Je ne l’avais pas prévu, c’est venu comme ça, et ça m’a fait beaucoup de bien. Un moment j’ai eu le souffle coupé. Je ne sais si, me lisant, tu l’as ressenti.

Oui, j’ai quand ça sort comme ça, sans préparation, sans tableau, sans plan, juste comme ça. Je suis convaincu que j’écris pour partager. J’aime toujours partager mes histoires, mes envies, mes idées, mes convictions. l’écriture est un vrai exutoire pour moi. Je rends mes trop-plein sur papier, je partage avec la feuille, avec en arrière-plan l’idée que quelqu’un le lira, me lira, me comprendra, partagera mes émotions, mes soupirs, mes angoisses, mes folies, ma rage… Ai-je comme ça répondu à la question « pourquoi écrit-on » ? Je ne sais pas. Pourquoi vit-on ? Pourquoi respire-t-on ? La question de l’écriture ou du rôle de l’écriture ou du rapport qu’a un écrivain avec l’écriture, serait une sorte de question « existentielle », je pense. Et, vu comme tel, ça sera peut-être toujours difficile d’y répondre avec exactitude. L’écriture occupe ma vie. C’est ma « passion », je peux en souffrir, j’en souffre souvent. Prêt à tout donner pour l’écriture. Je suis venu à l’écriture comme ça, par un déclic : je vois un monsieur, un écrivain de chez nous à la télé, le professeur Yoka, dans un documentaire sur Mobutu, ancien président de mon pays, appelé alors « Zaïre ». Quand le monsieur (le prof Yoka) apparaissait, des écrits apparaissaient en bas pour le designer « écrivain ». Moi, ça m’avait beaucoup parlé. J’avais déjà quelque chose qui faisait que j’étais très attiré par la langue, l’éloquence, les histoires, les mots, la lecture, l’écriture, mais j’ignorais encore que dans la vraie vie, on pouvait aussi avoir comme fonction ou statut ou métier « écrivain ». Ce fut un déclic terrible ! Ma vocation était née ! Je devrais comme ça être en deuxième année secondaire. Dans ma tête, c’était clair : je serai écrivain ! La première étape était faite. Restait à présent la deuxième : le dire à ses parents et que ceux-ci l’acceptent ! Aie ! En RDC ! Aie ! Là, là, c’est une autre histoire, une longue histoire, belle histoire aussi, j’y reviendrai prochainement, promis ! Lol.

 

Kinshasa, le 02 novembre 2019

Chère Anne,

Aujourd’hui, j’ai du temps pour écrire, je vais écrire, je vais beaucoup t’écrire… lol ! En fait, c’est samedi, le weekend, nous ne travaillons pas aujourd’hui… j’en profite souvent pour enregistrer mes émissions littéraires qui sont diffusées au courant de la semaine chaque mercredi, et rediffusées le jeudi dans la matinée, par une chaîne privée : B-one tv. Ces émissions sont aussi postées sur youtube : ça s’appelle « b-one littératures ». Je reçois des auteurs, écrivains, bref, tous ceux qui écrivent et publient dans mon pays, on échangent pendant une demi-heure autour de leurs publications, question de promouvoir leurs écrits, inciter la population et surtout les jeunes à faire autant, je veux dire à les avoir pour modèles si possible. Ce matin, par contre, je n’ai pas tourné. Tout était déjà calé pour autant. Mais, hélas, Kinshasa c’est comme ça : embouteillage peut te surprendre à tout moment, surtout quand tu t’y attends le moins ! Un gros bouchon m’a poussé à annuler le programme et à faire demi-tour. Alors, au lieu de rentrer à la maison, je me suis dit de passer au bureau, profiter du calme de la ville et du bureau pour t’écrire, car, il est vrai, la semaine, avec le boulot, je me rends de plus en plus compte que c’est pas du tout évident ! J’ai trop de visiteurs et trop de choses à faire que je rentre toujours épuisé, et, une fois à la maison, je dois jouer avec le petit, vois-tu ? c’est pas facile, hein ! Lol.

Là je suis dans mon petit bureau, il fait frais (la clim, lol!), pas de bruit, la ville (le centre-ville) a toujours été calme, encore trop calme quand c’est le weekend, c’est comme un cimetière, fin, c’est normal, les gens n’y viennent que pour bosser et, le weekend, chacun regagne chez soi. C’est la cité qui est animée. C’est là-bas, dans la cité, que Kin respire, Kin bouge, Kin s’enjaille (pour emprunter le français de nos amis africains de l’ouest). Voilà, on revient sur ce thème des bruits. Kinshasa et ses bruits versus Lausanne et ses bruits. J’aime. Lausanne, j’aimerais bien la visiter un jour. Une fois que tu l’as citée, j’ai eu envie de la voir : un village ? Ah ! Ça m’a étonné ça ! Oui, on est toujours, nous, africains, étonnés quand vous appelez vos « villages » villages ! Ah ! Lausanne, village !? Est-ce pour rire ? Non, je pense qu’on doit revoir le dico pour bien définir « village » ! Village, ma sœur, c’est « village » ! chez vous là, c’est pas village ! c’est ville-même ! c’est plus que capitale d’une capitale africaine qui se dit développée que vous appelez « village » ! faut faire un tour en Afrique pour bien comprendre ce qu’il faut appeler « village » ! tchiee ! Déjà, même le nom-là seulement de « Lausanne », ça peut pas être « village ! », le nom-là même est trop sucré pour être « village », Lausanne c’est pour ville, ma soeur ! c’est quand tu entendras parler de « Basankusu » ou de « Bomongo » ou « Idiofa » ou « KabeyaKamwanga » et autres, que tu comprendras ce que c’est qu’un « village » et le vrai nom qui peut être collé à « village » !

C’est un peu rigolo, mais c’est comme ça, ma sœur !

Vous collectionnez des voitures, je sais que ce sont de neuves, nous aussi, il y en a qui collectionnent des épaves ! Mais, ça rapporte gros hein, surtout quand on investit avec dans le domaine du transport. Oui, le transport est un des secteurs qui rapportent facilement. On y perd que quand on tombe sur un mauvais chauffeur. Ici, ce sont ces guimbardes qui contribuent à la pollution sonore et climatique. Kin se réveille dans les bruits des garages, de débrouillards, de klaxons, de crieurs « mabende nazosomba ! », de vendeurs à la sauvette « ndumba, ngaingai, bilolo, elekii », de disputes entre maris et femmes, maris et putes, bagarres de chegués (enfants de la rue), louanges des églises de réveil, des aboiements de chiens… la ville est rythmée par les bruits, bruits de toutes sortes ! Mais, tout ça, c’est rien, rien quand on pense à ce à quoi on avait à faire il y a très peu, même pas 6 mois : là, là, on ne respirait pas ! Là, c’était Kin, capitale du bruit ! Quand les décibels des bars rivalisaient à ceux des églises de réveil ! Ah, là, là, ma sœur, je te jure que t’as pas encore entendu pareil bruit ! Quelqu’un m’a dit dernièrement qu’à New-York les bruits sont aussi à cette dimension là, comme ça l’était en tout cas avant l’avènement du tout nouveau gouverneur de la Ville.

Chère Anne, le nouveau gouverneur a pris dernièrement une mesure drastique interdisant toute nuisance sonore sur toute l’étendue de la ville. La mesure s’adresse surtout à tous ces bars qui pullulent comme pas possible à Kin. Le Gouv, rassure-toi, sans l’intention de faire son avocat, n’a pas interdit tous les bruits ! Comme tu t’interrogeais si bien, comment peut-on vivre sans bruits ? On en produit à tout moment : en marchant, en mangeant, en buvant, en fêtant, tout est bruit ! Ce qui est interdit, c’est ce qui nuit, ce qui dérange à la santé, à l’esprit, à la concentration. Le problème avec Kin, c’est que toute la ville est transformée en une sorte de gros ou grand bar ! Oui, à Kin, on trouve de bars partout ! Sur une même avenue, tu peux bien compter une cinquantaine de bars ! Ceux-ci rivalisent avec les églises de réveil ! Tous les quartiers résidentiels sont transformés en quartiers commerciaux : les enfants ne savent plus comment réviser ? Les malades ne savent plus à quel saint se vouer, etc. Avant cette mesure du Gouv, Kin se réveillait dans les bruits (oui, il y a de bars qui jouaient de la musique 24/24) et s’endormait (est-ce que Kin dort seulement?) dans les bruits !

Quelqu’un a dit, à force de vivre dans des conditions infra-humaines, on finit par les trouver normales ! Et c’est ce qui a fini par arriver à Kin. Je dois avouer que tous avions fini par nous habituer. Ces bruits rythmaient nos vies. Ne pas entendre les bruits pouvait bien à un moment me rendre malade. C’est quand j’entendais tous ces bruits que je me sentais vivre. Personne n’osait accorder crédit à cette mesure du Gouv, on savait que ça échouerait, parce que son prédécesseur l’avait si souvent tenté, mais ça finissait toujours par échouer. La corruption des agents commis à cette tache était la vraie cause.

Là, ils ont sûrement très peur du nouveau venu, ils n’osent pas faire de bêtise. Quand je circule dans la ville, j’ai l’impression de voir ces bars muselés en train d’observer la ville, en train de préparer quelque chose, en train d’attendre patiemment, comme un lion, que ce vent de prise de fonction et du sérieux dans l’administration puisse passer : quelque chose me dit, que ça reviendra avec force ! Cette histoire de bruits ! C’est déjà dans les gênes de la Ville. La ville semble un peu comme endormi depuis un temps. Il est vrai que ces bruits dérangeaient, eh oui, ça dérangeait beaucoup, mais là, je me demande si la ville va s’habituer à ce calme « précaire » !

Tiens, lorsque je présentais mes premières publications, je disais toujours que c’est dans les bruits que j’ai écrit ces textes. Chez mes parents, nous habituons sur l’avenue Force publique, non loin de la « Tour de contrôle » et du bar « Muguylaguyla » (je cite le nom de ce bar dans mon roman, Ebamba.Kinshasa-Makambo). Il fallait avoir des nerfs solides pour habiter cette avenue. Et pourtant, quand nous sommes arrivés à l’époque, c’était une avenue assez calme, rythmée simplement par les bruits des garages et mécaniciens alentour ou des enfants jouant au foot pieds nus sur la voie. Très rapidement, comme piquée par quoi, on ne l’a jamais su, cette avenue était devenue la référence des bars et de l’ambiance, un peu comme Matongé ou Boulevard Kimbuta ou Bandal. Nous étions entourés des bars, et ceux-ci, c’est matin – soir qu’ils jouaient de la musique, s’en foutant éperdument de nous. Juriste, j’avais une fois osé porté plainte : on nous avait confronté au commissariat, mais rien n’était fait. Le tenancier avait corrompu les agents, il avait continué à nous narguer, c’était ça, la terrible situation avant que ne vienne cette mesure de stopper les bruits nuisibles ! En février, tu seras à Kin, je ne sais si tu trouveras toujours cet air de tranquillité, ou si les choses auront déjà changé entre temps, si nous serions déjà rentrés à nos vielles habitudes : de bruits sans contrôle !

Dernièrement, à un colloque en Italie (c’était ma première fois d’arriver en Europe et donc de voir une ville européenne), j’avais dit que j’aurais du mal à bien écrire si je dois rester vivre ici en Italie : les bruits de Kin me manquent ! (les participants avaient beaucoup ri). Ces bruits m’inspirent, l’esprit animé de cette ville m’habite et rythme mes écrits. Il me faut tout temps me ressourcer un peu dans les bruits, puis me retirer un moment dans le calme pour écrire. La mesure du Gouv est salutaire, mais un peu de bruits de Kin me manque déjà !

 

Lausanne, le 20 octobre 2019

Salut Ali,

Je t’écris avant de partir à la bibliothèque. Il fait gris, très nuageux, la pluie vient de s’arrêter mais je soupçonne qu’elle va bientôt reprendre. Les montagnes sont cachées par des nuages blancs. J’écoute le passage des voitures sur l’asphalte mouillé. Parfois, j’entends un oiseau. En ce moment, par exemple, c’est une corneille. Mais ce n’est pas de cela que je voudrais te parler.

J’ai rendu ce matin un texte qu’on m’avait commandé pour une revue littéraire. J’ai parlé d’une guesthouse en Arménie tenue par une famille de trois générations, c’est un endroit qui m’a touché parce qu’il y avait un garçon de 14 ans qui s’est donné à fond pour nous recevoir, comme un petit hôtelier. J’aimé l’écrire, ce texte, pour être de nouveau en lien direct avec la matière première, l’expérience. Mais comme bien souvent, ça a été une épreuve. J’ai cherché longtemps le point de vue et la parole interne au texte… Pourtant, je me sens à côté de ce que j’espérais dire. J’ai écrit autre chose. Oui, c’est comme si j’avais écrit autre chose que ce que je porte plus au fond, et c’est frustrant. Je n’ai pas le sentiment du « devoir accompli » ; le devoir au sens très personnel du terme – ce que l’on se doit à soi-même, ce que l’on vise au fond de soi. C’est pour ça que je t’écris. Pour partager avec toi ce genre de questions et savoir comment tu vis ton métier d’écrivain. Quel est ton rapport à tes textes pendant que tu écris et une fois qu’ils sont écrits ? Connais-tu l’insatisfaction ? Connais-tu la misérable page qui refuse de s’écrire librement ? J’aime composer, mais je suis rapidement saisie de doutes, de mécontentement, et ça bloque mon élan vital, je me donne mal au ventre. Parfois, à peine j’ai écrit une phrase, déjà je voudrais la raturer, l’effacer, devenir une autre. Mais est-ce possible ? En fait, je voudrais bien lâcher un peu ce juge très sérieux qui habite dans ma tête. C’est surtout pour ça que je t’écris, parce que quand je t’ai lu, ta lettre n° 1, j’ai senti chez toi une liberté, une fête des mots. Dehors, j’entends un nouvel oiseau mais je ne sais pas lequel, il doit être petit. Je ne connais pas bien les oiseaux.

J’espère que tu vas bien.

A bientôt,

Anne-Sophie

 

Douarnenez, le 12 novembre 2019

Cher Ali,

Merci pour tes deux longues lettres. Je me suis régalée. J’ai couru avec toi dans les couloirs de l’hôpital du Mont-Ngafula, un certain 20 octobre 2018 et, avec toi, je me suis penchée sur ce petit berceau-couveuse pour contempler le nouveau-né qui était ton fils, le petit prophète. La fête pour ses 1 an, je l’imagine aussi, à travers ta prose : festive.

Ce soir je t’écris depuis une petite table en bois différente de mon bureau habituel. Je me trouve en Bretagne en résidence d’écriture, jusqu’aux fêtes de noël. C’est le Finistère – la pointe de la France tournée vers l’Atlantique. La lune ce soir est immense, elle déborde du ciel dans la mer et se réverbère sur la flotille des bateaux du port. Dire que c’est elle qui a le pouvoir de tirer les eaux de bas en haut et de haut en bas ! J’ai beaucoup de respect et de fascination pour la Lune. D’ailleurs, j’aime l’écrire avec une Majuscule, comme « Sa Majesté la Lune ». Ma chambre donne sur une venelle absolument silencieuse. Aucune voiture n’y passe, c’est beaucoup trop étroit pour un véhicule. Ce silence est incroyable. Peut-être qu’il t’ennuierait beaucoup. D’ailleurs, lire tes récits de bruit alors que je me trouve dans un endroit extrêmement silencieux crée un absolu et savoureux contraste.

Tu m’as raconté comment tu en es venu à vouloir devenir écrivain. Comment c’est à partir de mots écrits sur l’écran, sous l’image du professeur Yoka qui parlait à la télévision. Le mot « écrivain » est apparu et bam ! il t’a frappé d’enchantement. J’ai connu quelque chose d’un peu similaire, j’aimerais te raconter. J’étais en voiture avec mon amie Christina. Sa mère nous conduisait à l’hôpital pour aller rendre visite à l’un des frères de Christina, hospitalisé. Mon souvenir des circonstances est assez imprécis, il faudra que j’investigue. Ce dont je me souviens assez nettement c’est que je me trouve assise dans une voiture, à l’arrière, je suis enfant, et nous sommes dans les parages de l’hôpital. Depuis mon siège, je peux tout de même voir à travers le pare-brise de la voiture. Je vois la grande ville de nuit. Nous qui venons du village, ici, c’est la ville, c’est Lausanne. Dans la nuit citadine, mes yeux tombent sur un grand panneau lumineux. Bleu, je crois. Un de ces grands panneaux placé à l’entrée de certains hôpitaux, bâtiments ou centres commerciaux, une enseigne lumineuse géante. Dessus, il y a des lettres. Ces lettres, j’arrive à les déchiffrer et à les appendre pour qu’elles forment un mot. J’ai oublié lequel, peu importe. Ce qui importe, c’est d’avoir su lire. Ma fierté est immense. Je sais lire ! J’ai su lire le mot écrit dans la nuit dans la grande ville ! Le bonheur que j’éprouve à cet instant s’échappe en une exclamation. Je prononce le mot à haute voix, il sort de moi, comme si je proclamais. Mon amie ne sait pas encore lire, elle est plus petite que moi. Ma fierté en est redoublée. Ça y est, un voile se déchire, un mur s’effondre ! Je perce l’empire des signes jusque-là resté mystérieux et égoïstement clos. Il fallait la conquête intime, obstinée, jubilatoire. Et cette conviction, tapie dans mon cœur : la lecture va me donner les clés du monde.

À en croire l’obscurité ce devait être un soir d’automne. Depuis cet moment où le mot entrevu par la vitre m’a révélé l’endroit où nous étions, ça ne s’est plus arrêté. Je me revois à plat ventre sur mon lit, en train de déchiffrer la première page d’un grand livre qui devait être un livre d’aventure. Ces moments-là d’une vie forment les grains de la grappe qui mourra avec moi. Mais tant que j’en ai la mémoire, elle me servira d’encouragement.

Quelques années plus tard, la joie éprouvée s’est doublée d’une tension extrême. Ma mère me racontait sa propre enfance, en Belgique, la mort de sa mère à 4 ans, des récits plutôt durs qui provoquaient, chez elle et en moi, beaucoup d’émotion. C’était au bord du lit qu’elle me racontait ces choses. Mon père, lui, composait pour sa fille des récits d’aventures maritimes, exotiques, fabuleux, plein de péripéties, et dont il me manque toujours l’issue. Je ne sais pas si les héros ont survécu. Mes grands-parents, eux, me racontaient leur enfance dans les années 1910 et 20, leur jeunesse, leur rencontre, etc. Je prenais conscience que les récits importants qu’on pouvait me faire allaient tomber en poussière si personne ne les écrivait. Je me sentais la responsabilité d’écrire. Pour ne pas que l’oubli l’emporte sur nos vies minuscules. Tu comprends ? L’écriture a toujours eu, comme ça, un goût d’anxiété terrible. Peut-être même d’angoisse. Une angoisse initiale. C’est comme ça que tout a commencé et que, aujourd’hui encore, je suis marquée.

Mon cher Ali, on va dire que c’est grâce à la Lune sacrément grosse que j’ai pu te raconter ces quelques bribes de mon histoire, elle m’en a donné l’énergie. Et c’est aussi grâce à ton écoute. J’écris parce que je crois que tu vas me lire et ça, c’est précieux.

A bientôt !

Anne-Sophie

P.-S.
Tu as raison : Lausanne n’est pas un village. N’a jamais été un village ; déjà du temps des Romains, « Lousonna » était une cité lacustre. Les gens s’étaient agglomérés au bord du lac, près des ressources poissonnières. Aujourd’hui, c’est la capitale olympique, une ville pleine de chantiers et d’ambitions de toutes sortes, les « Grands Projets » comme ils disent… j’attends de voir. La ville explore ses propres limites.